vendredi 3 avril 2009

Maruhi - Shikijo mesu ichiba



1974
Titre  : Le marché sexuel des filles
Titre : Secret Chronicle: She Beast Market
Titre:  (Maruhi) shikijô mesu ichiba

CinéasteNoboru Tanaka
ComédiensMeika Seri - Junko Miyashita - Moeko Ezawa - Genshû Hanayagi

Notice Imdb

Vu en dvd



Hmmm quel plaisir de découvrir un cinéaste, de se dire qu'on a là trouvé un film prometteur de bons films à venir!

Le genre érotique, obéissant aveuglément la plupart du temps à des canons, à des procédures qui limitent les possibilités d'évasion, est bien un terrain de jeux cinématographiques qui donne que de trop rares grands metteurs en scène. M'enfin je concède volontiers que ma culture cinéphilo-érotique est encore balbutiante. J'aurais bien du mal à citer de grands cinéastes de l'érotisme. Maintenant, si les prochains films de Noboru Tanaka que je ne vais pas manquer de traquer continuent de faire naître cet enthousiasme gourmand, je pourrais doctement le mettre sur ce piédestal.

Quelques captures d'écran montrant un noir et blanc cinémascopé, de jolis et propres cadrages avaient suscité ma curiosité. La lecture de ce film n'a eu de cesse (non, merde, sauf sur les 10 dernières minutes) de me surprendre, avec bonheur s'entend. Si ce n'était ces dernières instants qui détruisent l'échafaudage de sens que le film avait élaboré en moi jusque là, j'aurais hurlé tout haut au chef-d'oeuvre. Sérieux. Ou pas loin.

D'abord, je n'ai pas à ma connaissance déjà vu un film qui allie aussi frontalement érotisme et drame social. A telle enseigne que je pense qu'on peut s'interroger sur la notion d'érotisme sur ce film et de ses définitions entre la France et le Japon. Impression de grand fossé.
Décrivant des personnages et des situations si glauques, le film ne déclenche pas l'émoi sexuel, n'émoustille pas trop l'occidental que je suis. Je pointe la culture car je me demande si ce n'est pas là la question centrale. On peut s'interroger sur l'érotisme du film.

Je m'explique en racontant un peu l'histoire. Je crois que c'est nécessaire et vais spoiler un peu. Difficile de passer outre cet inconvénient, désolé, pour rechercher la particularité intrinsèque de ce film, de cet érotisme là.

L'histoire se déroule dans un quartier à putes de Tokyo, Kagoshima, il me semble. Et l'on suit le personnage incarné par la puissante Meika Seri. Tomé, une jeune femme a un visage un peu acnéique ou bien victime de la petite vérole. Elle est encore très jeune, plutôt belle et navigue dans ces bas-fonds entre immondices et macs, nettoyeurs de capotes et terrains vagues.

Elle trouve encore le temps et l'envie de faire tournoyer sa robe en souriant. Quelques étincelles viennent faire briller ses yeux. D'abord son frère, un handicapé mental avec qui elle noue une relation incestueuse et indispensable comme on s'accroche à une bouée de sauvetage. Son frère est le seul sourire, le seul amour véritable et inconditionnel que l'existence a bien voulu lui donner.

Au contraire, sa mère, une vieille pute finissante, sur le point d'être abandonnée par son unique client fétiche, se noie dans une dépendance aux hommes et à l'argent qui l'empêche d'être mère. Étouffée par sa peur de perdre ses moyens de subsistance, sa fille et son client sont les seuls objets de considération à l'heure d'accrocher ici ou là quelques yen.


Tomé, consciente de son pouvoir de séduction et de sa jeunesse tient elle aussi à l'argent mais pas à n'importe quel prix. Sa liberté est encore fondamentale. Qu'un client s'abaisse à lui mettre une bouteille dans la choupinette et le goujat est vite rabroué à coups de savates. Qu'un maquereau s'avise de lui mettre le grappin dessus et ce n'est que dédain et insultes qu'il récolte. Elle préfère même subir une méchante bastonnade que se plier à la volonté du barbeau.

On a donc là un personnage qui sort de l'ordinaire, une combattante, une sorte de féministe même. J'exagère un peu diront certains, m'enfin, j'ai vraiment le sentiment que Tomé, oui, est une féministe, qui se prostitue parce qu'elle n'a pas le choix. Sans militer, dans ses actes et ses réactions, elle affiche un féminisme forcené, jusqu'au-boutiste, une farouche résistance à la dépendance des hommes et des sentiments. Seul l'argent parvient à exercer une puissante influence sur sa vie. Et si les seuls éléments irrémédiablement incontournables que le cinéaste désirait afficher comme les seules valeurs sûres, impartiales et fidèles étaient l'argent et l'amour? L'argent en vecteur indépendant de toute volonté humaine, outil obligatoire, sans jugement et qui s'applique à tous, quelque soit l'âge ou le sexe.

Et l'amour filial car bien qu'il soit son frère, Tomé le considère bien plus comme son enfant d'abord puis progressivement par le biais de leurs corps comme un amant. C'est grâce à cette relation sexuelle incestueuse qu'elle retrouve un sens à sa vie, et les couleurs qui vont avec. Encore que... le spectacle de sa mère aux prises d'une part avec son logeur qui l'a fout dehors et d'autre part avec les douleurs et les vomissements de l'enfantement, bouleverse Tomé, lui faisant prendre enfin conscience que son frère et elle sont des enfants de pute, nés entre deux passes ou deux cellules de prison, lui révélant le lien indéfectible entre leur existence et la relation sexuelle tarifée. "C'est sûrement comme ça que mon frère et moi sommes nés" ou une phrase dans ce style résonne dans sa tête pendant qu'elle se fait sauter.


Hé oui, je vous avais prévenu que cette histoire est bien glauque. On dirait presque un mélange de Mizoguchi (Rue de la honte et Femmes de la nuit) et Serge Leroy. Car si le décor est immoral, que les personnages sont perdus, le cinéaste n'oublie jamais qu'il a une caméra entre les mains et que la production attend un film érotique. Le billet à la main, Tomé se fait trombiner devant son frère, la mère itou.


Une novice, progressivement, dans un cheminement tout personnel et bien étrange, que j'ai beaucoup de mal à éclairer, entre également dans la prostitution, agrémentant le film d'autres scènes de baise. Elle est d'abord en couple avec un jeune homme, ils traînent dans la rue.

On la voit demander à Tomé si c'est bien un quartier du sexe marchand. Devant l'affirmative, elle dit mieux comprendre. Soit. Le couple est approché par le mac qui se rabat sur elle après avoir échoué à convaincre Tomé et l'avoir tabassée. Seulement la novice, humiliée et violentée, parait prendre son pied à cette relation masochiste,



sauf quand le barbillon se met en tête d'humilier également son petit copain en lui vendant une poupée gonflable percée. J'ai bien du mal à trouver une signification à cette partie du film, qui me parait anecdotique. Au mieux, elle illustre le cynisme monstrueux du souteneur et des hommes en général?

Dans la galerie des personnages qui entourent Tomé, on a également une autre figure mâle, mystérieuse celle-ci, une sorte de personnage spectral, un peu voyeur, toujours très doux, avec un visage interrogateur, une écoute attentive et bienveillante. Il s'agit d'un jeune homme qui apparaît et disparaît, qui attire délicatement Tomé. Il arbore un visage accueillant. Le seul. Ils tapent facilement la causette. Aussi apparaît-il très vite comme un petit ami potentiel, un prince charmant en puissance. Alors, le petit prince va-t-il sauver la princesse de la rue? Représente-t-il le salut, une échappatoire, l'amour sentimental pour Tomé? Cliché, facilité dans lesquels Noboru Tanaka ne sombre pas, bien heureusement.
Sans avoir consommé, ni même avoir entamé une quelconque idylle, ils se séparent, il disparaît.


L'autre aspect du film qui tourne autour des personnages est bien entendu Thanatos. Mais la mort est concrète pour les uns ou ombre pour les autres. Si bien qu'on peut se demander si le monde décrit et les personnages inclus ne sont pas déjà morts. Un film érotique d'une noirceur fascinante.

Ce qui est le plus extraordinaire, c'est que cette histoire et tout ce qu'elle implique dans la symbolique, dans la morale ou philosophie de vie est remarquablement bien filmé. J'ai même été estomaqué par la scène de baise entre Tomé et son frère, séquence qui se joue des lumières, des expositions et des éclairages de manière absolument fabuleuse, magique même, je n'hésite pas à le dire. C'est vraiment dommage, finalement, que le film continue ensuite en couleurs. Cette scène est tellement belle que j'aurais voulu que le film s’arrêtât là. C'eut été sublime. Tsss. D'autant que l'histoire semblait devoir s'arrêter là. Les digressions suivantes annihilent presque la poésie baudelairienne du film.


Je retiens avant tout, que tout en décrivant un monde particulièrement violent et injuste, où les corps se vendent et s'humilient, le propos sépare très justement l'immoralité de la pauvreté (le fait que ce soit immoral que des gens souffrent à ce point et non le fait qu'ils soient eux-même immoraux, entendons-nous bien!) et la sexualité en tant que mécanique de plaisir ou non. Je ne suis pas certain d'être bien clair. Disons plus simplement que j'ai été agréablement charmé de découvrir que le film ne fustigeait pas la sexualité mais bien la situation et la souffrance des hommes et des femmes. Il n'y a jamais de jugement moral, de doigt pointé, de tonnerre dans le ciel. La sexualité n'est jamais triste, alors que les hommes et les femmes le sont. Cette nuance est à mon avis quelque chose de très difficile à restituer. Surtout dans notre culture chrétienne fondée sur l'idée que le corps est impur. Mais là, je m'avance bien loin. Dans quelle mesure ne l'est-il pas également au Japon. Je ne sais pas. Je m'interroge.

Tanaka surprend dans le fond avec cette alliance de sexe et de mort pour un film érotique au départ, a priori ordinaire mais également dans la forme avec des cadrages ingénieux, précis et parfois de toute beauté. Les jeux sur les couleurs, le noir et blanc et les contrastes de luminosité m'ont complètement mis sur le cul parfois.

Pas l'habitude de voir une telle sensibilité artistique et une telle approche technique déployées pour un film érotique. Je commence à croire que le genre n'est (ou n'était) pas sous-estimé au Japon comme ici. Décidément, le ciné nippon n'a pas fini de me cueillir.

Noboru Tanaka... c'est noté.











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